Hormis quelques exceptions notables (Le Doeuff, Kail, Garcia), la réception de l’œuvre beauvoirienne en

France s’est longtemps principalement située du côté des études littéraires et/ou des études féministes.

À partir de 1980, Michèle Le Doeuff s’est efforcée la première de battre en brèche la relégation du

Deuxième Sexe hors du champ de la philosophie. Mettant en cause la représentation de Beauvoir en

simple disciple de Sartre, elle a montré comment l’absence de Beauvoir dans les études philosophiques

françaises prolongeait l’existence d’un véritable « complexe d’Héloïse », soit le fait que dans l’histoire de

la philosophie les femmes ne sont guère dépeintes que comme admiratrices-amoureuses d’un

philosophe-amant dont elles seconderaient le travail. L’étude du texte beauvoirien pour lui-même et le

mouvement vers une reconnaissance de Beauvoir comme philosophe se sont donc opérés, d’un côté

comme de l’autre de l’Atlantique, à travers une mise en évidence de l’originalité de Beauvoir par rapport

à Sartre. Si ce mouvement initié à la fin des années 1970 conduit à l’émergence d’une littérature

secondaire très développée en langue anglaise et à des ouvrages importants sur la philosophie

beauvoirienne, la réception philosophique de l’œuvre de Simone de Beauvoir en langue française est

encore largement à venir.

Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir se voit souvent réduit à quelques puissantes formules, en vue

de servir de manifeste ou de repoussoir. Il reste ainsi ignoré pour ce qu’il est, à savoir une magistrale

œuvre de philosophie, nourrissant des dialogues soutenus avec la psychanalyse freudienne et

adlérienne, la dialectique hégélienne de la reconnaissance et la théorie sartrienne de la liberté et des

situations. Nous souhaitons comprendre comment la construction multiforme du « féminin », à la

croisée de la biologie, de l’histoire des techniques, du droit et des représentations, cette construction est

étudiée par Simone de Beauvoir en vue de lier la défense du féminisme à une articulation originale de

l’être et de l’existence.

Dans le cadre de ce cours, nous mettrons également en lumière l’évolution des conceptions

philosophiques de Simone de Beauvoir, depuis les Cahiers de jeunesse jusqu’à Pyrrhus et Cinéas en

1944 et de Pour une morale de l’ambiguïté en 1947 à La Vieillesse en 1970, en passant par les réflexions

philosophiques égrainées au fil de ses mémoires.

Bibliographie

Beauvoir S. de, Cahiers de jeunesse 1926-1930, Paris, Gallimard, 2008

Beauvoir S. de, Pyrrhus et Cinéas, Paris, Gallimard, 1943

Beauvoir S. de, Pour une morale de l’ambiguïté, Paris, Gallimard, 1947

Beauvoir S. de, Le deuxième sexe, 2 vol., Paris, Gallimard, 2nde édition 1976Beauvoir S. de, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, 1958

Beauvoir S. de, La force de l’âge, Paris, Gallimard, 1960

Beauvoir, S. de, La force des choses, t. I et t. II, Paris, Gallimard, 1963-64

Beauvoir, S. de, La Vieillesse, Paris, Gallimard, 1970

Beauvoir S. de, Tout compte fait, Paris, Gallimard, 1972

Butler J. Trouble dans le genre, trad. C. Kraus, Paris, La Découverte, 2006

Freud S. Trois essais sur la théorie sexuelle, trad. P. Koeppel, Paris, Gallimard, 1989

Hegel G. W. F., Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé, trad. B. Bourgeois, Paris, Vrin,

2012

Le Doeuff Michèle, L’Étude et le Rouet, Paris, Seuil, 1989

Sartre J.-P., L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1943